retour à la rubrique
retour page d'accueil


Petites chroniques d'été

 

Présentation de l'auteur
Chronique des géraniums en fleurs (1)
Chronique des géraniums en fleurs (2)
Dernière chronique des géraniums
Petite chronique d'un soir d'été sur un balcon au printemps
Petite chronique d'avant l'été
Petite chronique d'été (1)
Petite chronique d'été (2)
Petite chronique d'été (3)
Petite chronique de l'été 2000
Petite chronique de l'été qui revient, de l'écriture, des montagnes et des anges
Dissolution


Petite chronique d’été (3)

C’était un drôle d’été, cet été, c’était un été normal. Il avait beaucoup plu. Et il avait fait chaud. Et il pleuvait à nouveau encore.

On s’ennuyait doucement. On mettait un peu de musique. Une chanson qui parlait d’amour tombait avec la pluie. On regardait par la fenêtre du côté de la maison d’à côté dont les volets venaient de se rouvrir après de longues semaines vides et inoccupées. On guettait une silhouette qui tout le temps tardait. On s’essayait à la lecture. On jouait à des jeux, Jacques a dit ou n’a pas dit, ni oui ni non bien au contraire. Il fallait ne pas dire cela, ou tout autrement dire cela comme dans ces productions radiodiffutélévisées où le candidat (à moins que ce ne soit le journaliste à la suite d’un pari stupide) doit placer les mots confiture de groseille, aspirateur, xanthophylle, boson, gluon, lepton et tondeuse à gazon mêlés aux graves nouvelles du jour (élémentaire, mon cher docteur, rien de neuf dans tout ça…). Ou il fallait faire telle chose quand il fallait faire cela et ne pas faire quand il ne fallait pas, et puis l’on oubliait qu’il ne fallait pas faire, on perdait. Mais peut-être qu’on gagnait, qui sait. Lacan aurait dit quelque part quelque chose qui ressemble à ceci : " Tout acte manqué est un discours réussi. " Ou peut-être : " Un acte manqué est un discours qui a réussi. " On réussissait pas mal de discours finalement, on se révélait meilleur orateur que le maire de Champignac lui-même, des députés avaient été élus pour moins pire, on avait encore toutes ses chances. C’est quand même beau l’été lorsque l’on perd et gagne ainsi. Surtout s’il pleut.

Mais à peine un rayon de soleil paraissait, on sortait. Il fallait " profiter " du soleil. On ne pouvait pas jouir de l’été, mais on devait " profiter " du beau temps, ça devait rapporter davantage.

Ça rappelait nos enfances quand nous devions sortir et qu’ensuite nous courions loin devant, direction les dunes ou les vagues. On renonçait à nous suivre, on nous donnait rendez-vous pour plus tard. Nous revenions plus tard encore.

On nous grondait, nous qui nous étions égarés et n’avions plus pensé à l’heure, et qui nous étions arrêtés pour chanter toutes les bêtises que la radio diffuse à longueur de jour et de jour au lieu des belles chansons de route comme " Un kilomètre ça use… ", " Un éléphant ça trompe… ". Et la radio hurlait : " Capri, c’est fini " de Hervé Villard, comme en 1965 (un autre été pourri), comme dans l’été quatre-vingts (un autre été pourri, encore, et là on doit citer Marguerite Duras : " Sur toute l’étendue des sables tout à coup, ça hurle que Capri c’est fini. Que C’ÉTAIT LA VILLE DE NOTRE PREMIER AMOUR mais que maintenant c’est fini. FINI. " (In " Yann Andréa Steiner ", P.O.L., 1992, p. 67.) Comme elle aimait cette chanson-là, M.D. Elle avait raison. Elle savait ce que la poésie peut être, elle n’a jamais rien écrit d’autre. Rien d’autre que ça : la poésie. La poésie, c’est tout ça. Aussi.

Et l’été avançait sans qu’on s’en rende compte. On avait fait la connaissance de la jolie voisine qui habitait la maison d’à côté. On l’avait rencontrée par hasard, au clair de lune, une nuit qu’on s’exerçait au surf. " Moonlight-Surf ", qu’elle disait ; le surf au clair de lune, même en anglais c’est beau. En hiver, elle habitait Londres.

On s’était dit : d’autres étés patientent derrière les collines de sable : l’été indien, l’été de la Saint-Martin. Il suffit d’attendre l’automne. Octobre peut être si beau. Même novembre est parfois si beau. On se verra là. On ira là. Là-bas. Où elle voudra. Quand elle voudra. A Venise, jusqu’à Capri. On s’aimera. Toutes les chansons qu’on aimait répétaient toutes cela, on ne peut plus dire lesquelles, ni même qui les chantait, mais elles répétaient toutes cela. Capri ne finira pas. Capri ne peut pas finir. On reviendra. Ici. On espérait.

Arriva l’équinoxe d’automne et puis le doux, le très doux souvenir d’une douce histoire d’amour. Et depuis, les volets de la maison d’à côté sont fermés.

© jean-pierre.cousin@bluewin.ch
Di 13/08/2000

 

Page créée le 01.08.01
Dernière mise à jour le 01.08.01

© "Le Culturactif Suisse" - "Le Service de Presse Suisse"