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Petite chronique des dangers de l'amour

 

Présentation de l'auteur
Petite chronique des dangers de l'amour (1)
Petite chronique des dangers de l'amour (2)
Petite chronique d'India Song (1)
Petite chronique d'India Song (2)
Petite chronique d'India Song (3)
Petite chronique d'India Song (4)

Petite chronique d' " India Song " (4)

Il se souvient que cet amour a commencé il y a longtemps, sans qu’il le sache.

Puis qu’il y a eu ce bal… ce bal de décembre. Qu’elle est venue vers lui. Qu’elle a dit :

— Tu ne danses pas ?

— Il n’y a pas de tango, pas de slow…

— Pas de slow ? Tu veux danser avec moi ?

— Oui…

Ce fut le bel instant de toute la soirée. Cette danse. Cet instant où il tint sa main. Instant si court. Trois minutes. Quatre peut-être. Il n’a pas compté. Il pensait qu’il tenait sa main dans la sienne. Il pensait : " C’est un roman qui commence, une romance, mon roman ; je l’écrirai avec elle, ce soir déjà… " Et la musique a cessé.

— Elle est partie ?

— Oui.

— Ils n’ont pas continué de danser ?

— Elle a dansé avec quelqu’un d’autre.

— Et lui ?

— Il est retourné s’asseoir, près du bar, derrière les plantes vertes. Il a recommandé un whisky. De l’eau gazeuse avec le whisky. Il les a regardés danser. Il savait qu’elle n’était pas pour lui. Trop belle pour lui.

— Il a pleuré ?

— Non. Pas là, il n’a pas pleuré. S’il a pleuré, c’est beaucoup plus tard, loin des regards. Peut-être que là, loin des regards, peut-être…

— C’est une honte de pleurer.

— Oui. Ce ne devrait pas. Être une honte, ce ne devrait pas.

— Il a écrit ?

— Oui. Il est resté seul au bar, seul à l’écart des autres. Rien d’autre à faire, à espérer, qu’écrire. ça lui a fait du bien, ça lui a permis d’oublier en figeant sa mémoire.

Et c’est ça qu’il écrit, ces voix, ce dialogue des voix qui racontent, qui commentent. Ce sont des voix de femmes. Il se dit :

" Dans " India Song ", il y des voix ainsi qui commentent, racontent, des voix infiniment égales, infiniment douces, infiniment de désir, comme la voix de celle qu’il aime, illimitée de douceur aussi. Comme elle était douce sa voix quand elle lui a demandé :

— Tu veux danser avec moi ?

Il a fallu qu’elle l’aime au moins un tout petit peu pour lui parler ainsi ; tant de douceur, de tendresse… "

— De tendresse. Oui.

— Mais elle est repartie.

— Oui.

— Il l’a laissée aller.

— Il n’a rien fait ? Pour la retenir… il n’a rien fait ? L’inviter, encore une fois, l’inviter à danser…

— Il n’a pas osé.

— Il a eu peur ?

— Peur d’elle… Peut-être. Peur qu’elle le rabroue.

— Il l’a laissée aller vers l’autre. Il n’a rien pu faire. Rien osé. Il l’a laissée à l’autre. Donnée ?

— Non. Laissée.

— Elle est venue vers lui pourtant.

— Et repartie. Elle reviendra ?

— On ne sait pas. Peut-être ?

— On filmerait tout ça, on aurait un film.

— Le début d’un film, oui.

— Qui raconterait la folie d’aimer. La folie d’ " India Song " ?

— Peut-être un peu de cette folie.

— Il crierait ?

— Qu’il l’aime, oui. Mais personne n’entendrait. Ce serait un cri de silence. Écrit.

— Il l’écrirait ?

— Il l’écrit.

Derrière les plantes vertes. Comme Lol V. Stein derrière les plantes vertes entrant dans sa folie. Là, il boit du whisky, il écrit. C’est un texte, du théâtre, un film. Il a lu " India Song ". Il a lu " Lol V. Stein ". Il a vu le film " India Song ". Il a aimé les mots, les images, il a aimé passionnément, comme il l’aime, elle, et ces mots le pénètrent, il les fait siens.

— Il écrit pour qu’elle sache qu’il l’aime ?

— Non. Elle sait déjà.

— ça mènerait à quoi ? écrire ça…

— Il ne sait pas.

Il donnerait un titre : " Petite chronique d’" India Song ". ça parlerait d’" India Song ", un peu, et puis ensuite de tout autre chose, et puis surtout d’autre chose. Ce serait l’hiver. Plus l’été. " India Song ", c’était l’été et la chaleur des Indes. Ici, ce serait l’hiver. Le froid d’ici. Le soir. La nuit. Elle serait là. Il serait là. Ils danseraient. Comme ce soir. Sur un tango de Carlos d’Alessio. Sur des airs sud-américains. Sur " Mañana Goodbye ". Sur " India Song ". Elle aimerait.

— Elle aimerait vraiment ?

— Oui. Elle le dirait peut-être. Ou pas. Mais elle le penserait. On ne vérifierait pas.

— On ne vérifie pas quand on aime.

— On ne vérifie pas, c’est sûr. L’essentiel, c’est cette pression de la main quand on danse. Elle veut dire tout.

— Elle veut dire quoi ?

— Qu’on aime. Et les regards se perdent. C’est fini, c’est perdu.

— C’est gagné.

— Gagné bien sûr.

© jean-pierre.cousin@bluewin.ch
janvier 2001

 

Page créée le 01.08.01
Dernière mise à jour le 01.08.01

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