Le vieux coq de clocher - Idylle(Ed. Mörike, Der alte Turmhahn - Idylle) réd. à partir de 1840
A Cleversulzbach, Unterland,
On m'a vu, cent-treize ans durant,
Vaillant coq, coiffant le clocher,
Fier ornement et girouette.
Par tous les temps, qu'il pleuve ou vente
J'ai bien veillé sur le village.
Frôlé par plus d'un éclair fauve,
Du gel blanchie ma crête rouge,
Et l'été, sous la canicule,
Quand à l'ombre il eût fait si bon,
Le dur soleil s'est acharné
A brûler mon jabot doré.
Et tandis que passaient les ans
J'ai noirci, perdu mon brillant.
Ainsi m'a-t-on, avec mépris,
Déposé sans le moindre égard.
Bah ! c'est ainsi que va le monde !
Ils ont mis un autre à ma place.
Va, fais le fier, va, fais le beau, !
Le vent ne t'épargnera pas.Adieu mon val, coteau, vallée !
Beau vignoble, nobles forêts !
Flèche et clocher, chers à mon cur
Ruisseau, petit pont, cimetière
Source où soir et matin s'abreuvent
Les veaux, les vaches, les moutons,
Où Jean les suit, de sa houlette,
Eve y mène le cheval pie !
- Cigogne, aronde et gros moineau,
Je n'oirrai plus vos babillages
Pour un peu je regretterais
Vos familières salissures !
Adieu, pasteur, mon Révérend,
Maître d'école, vieux bouffon !
Fini tout ce qui fit ma joie :
L'orgue, la cloche, hymnes et chants.Chantant perché sur ma hauteur,
J'eusse chanté encor longtemps
Quand survint ce maudit boiteux,
Le couvreur-ardoisier, je crois,
Qui de son maillet, sans douceur,
De ma hampe me fit déchoir.
Mon corps friable s'émietta
Lorsqu'il me descendit du toit.
Sous mon débris tintent les cloches,
Etonnées, mais sans s'émouvoir,
Bien convaincues d'être immuables.Puis on me jette à la ferraille,
Commis au maréchal-ferrant
Pour deux sous qu'il donne à regret :
Pour lui je vaux un fifrelin.
Dès le midi du même jour
Je gisais donc devant sa forge.
Un arbuste - on était en mai -
M'enneigeait de ses blancs pétales,
Alentour caquetaient les poules,
A leur cousin indifférentes.
Mais vient à passer mon pasteur,
Salue le patron et plaisante :
"Ainsi finit ce pauvre coq !
Andréas, qu'en pouvez-vous faire ?
Ni de rôti, ni coq au pot !
Pour moi, j'aurais trop de remords
Si j'abandonnais sans secours
Un bon vieux serviteur du culte.
Allons, portez-le donc chez moi,
Nous boirons un peu de vin frais."Le noir artisan, avisé,
Prompt me ramasse en souriant.
Quant à moi, il s'en faut de peu
Que de joie je ne crie mon chant.
Au presbytère, ma visite
Chez tous provoque un bel émoi ;
Mais bientôt sur tous les visages
S'épanouit la pure joie.
Femme, enfants, servante et valet,
Voient Chanteclair en leur logis
Le saluent d'un chur à sept voix
Chacun le contemple et le flatte.
Mais le saint homme avec douceur
Me porte de ses propres mains
Là-haut, dans sa chambre, à l'étage
Suivi de tous, à grand tapage.Dès le seuil, s'établit la paix !
Entre ces murs blanchis de chaux
M'accueille un air particulier :
Parfum de livres et de science,
De géranium, de réséda,
Un soupçon d'odeur de tabac.
(Le tout était nouveau pour moi.)
Or un vieux poêle trônait là,
Dans l'angle à main gauche en entrant.
Il se dressait comme une tour,
Sa cime atteignait le plafond,
Frise d'acanthe et colonnettes
Oh, séjour aux charmants attraits !
Sur l'épi de sa haute crête
Le forgeron mit mon juchoir.A contempler ce monument,
Je crus voir une cathédrale
Parsemée de cartouches peints
De bien beaux préceptes chrétiens
Desquels je perçus maints échos
Car le poêle est un bon refuge
Où s'assoient les vieux, les enfants
A bavarder par temps d'hiver.Et sur la plaque latérale :
L'évêque et la guerre des rats,
Son château au milieu du Rhin.
La vermine arrive à la nage
Rien n'y fait, armes ni valets,
Les rongeurs affluent et pullulent.
Leur foule se compte à milliers
Hardis, assaillent le donjon,
Gagnent le lit du méchant prêtre ;
Le tonsuré meurt étouffé,
Finit dévoré par les bêtes,
Puni de s'être parjuré.- Là, le festin de Balthazar 1,
Femmes, jongleurs et beuverie ;
Mais horreur ! soudain, sur le mur
Une main écrit une énigme.- Enfin on voit sur le devant
Sara à la porte écoutant
Lorsque Dieu vint chez Abraham 2 ,
Promit de lui donner un fils,
Et Sara, contrainte de rire,
Car tous deux étaient chargés d'ans.
Et Dieu qui l'entend leur demande :
"Quoi, Sara rit ? Douterait-elle
Qu'advient toujours ce que Dieu veut ?"
Elle s'en tire en plaisantant :
"Mais non, je n'ai pas ri", dit-elle.
C'était mentir ou peu s'en faut
Le Seigneur se montre indulgent :
Le mensonge était innocent
Et d'Abraham c'était la femme.Depuis que je me trouve ici
L'hiver est mon temps favori
Qu'il est doux le décours des jours
Belle la fin de la semaine !
- Le vendredi soir, à neuf heures
Seul auprès de la douce lampe
Mon maître prépare son prêche
En pourrait-il être autrement !
Se tient près du poêle, absorbé,
Puis marche, agité, va et vient,
Emu déjà par son laïus,
Puis se met à tisser l'ouvrage.
Ce faisant, parfois il se lève
Pour aller ouvrir la fenêtre -
Qu'il est bon, l'air pur des étoiles,
Entrant par bouffées jusqu'à moi !
Je vois, tout blanc, le Verrenberg,
Le Schäferbühel 3 enneigé !Enfin pour écrire il s'assied,
Prend un feuillet, trempe sa plume,
Au-dessus de son exordio
Il trace un alpha et un o.
Et moi, depuis mon piédestal
Je couve mon maître des yeux ;
Je le vois, fixant la bougie,
Supputer, peser chaque mot,
Priser à gestes délicats,
Moucher le lumignon rougi ;
Parfois il tend à bout de bras
Une formule saisissable
Pour peu que j'étire mon cou :
Du bon grain j'emplis mon gésier.
Peu à peu, nous en arrivons
Au début de l'applicatio 4.
Le veilleur alors crie onze heures 5
Mon maître songe à se coucher,
Prend le bougeoir, quitte sa chaise -
"Bonsoir, pasteur !" - il ne m'ouït pas.Me voici tout seul dans le noir.
Mais cela ne me soucie guère
J'écoute un instant la vrillette
Qui ronge le bois des rayons
Et je fais la nique à la fouine
Qui creuse au pied du poulailler
Le vent se lève autour du toit ;
J'entends là-bas dans la forêt
- Qu'on appelle "Havre des oiseaux" -
Grogner, chagrin, le vieil hiver ;
Il tombe un gland ou une faîne :
Du bruit tout le val retentit.
Dieu bon, il faut louer l'aubaine
D'être logé près du bon poêle
Qui diffuse toute la nuit
Sa chaleur, vraie bénédiction.
- Je songe qu'au dehors il rode
Des voleurs et des assassins
Et que c'est une bonne chose
Que d'avoir un abri bien clos !
Car sinon que ferais-je bien
S'ils posaient leur échelle au mur !
De ces pensées, je me fais peur
Et j'ai des suées de frayeur.
Dieu merci, à deux et trois heures
S'élève un glorieux chant du coq
Puis aux matines, à cinq heures
Je sens mon cur ragaillardi,
Joyeux et vaillant il bondit,
Lorsqu'enfin chante le veilleur :
"Réveillez-vous, debout, chrétiens !
Grâce à Dieu, le jour s'est levé !"Une heure après, lorsque de froid
Déjà mes ergots s'engourdissent,
Lise fourrage dans le poêle
Et le feu commence à ronfler.
D'en bas monte une bonne odeur
De roux, de saindoux et d'oignon.
Enfin paraît, tout propre et frais,
Mon maître et se met au labeur.Le samedi, un bon pasteur
S'enferme sagement chez soi,
Point de visites en voiture,
S'abstient de soufrer ses tonneaux.
Le mien n'a point de ces envies.
Un jour - ne le répétez pas -
Il passa tout l'après midi
A faire un piège à passereaux
Pour Fritz, bavardant et fumant
Et le voir m'a passé le temps.Le saint dimanche est arrivé.
De partout on entend les cloches.
L'orgue vrombit, je m'imagine
Etre aussi dans la sacristie.
Tous ont déserté le logis ;
On entendrait voler les mouches.
Le soleil franchit le carreau,
Dépasse les pots de cactus,
Le petit lutrin de noyer,
Un fier chef-d'uvre d'ébéniste.
D'un il il en fait l'inventaire :
La grammaire et le catéchisme,
Boîte à hosties, le sceau à cire,
Se mire un peu dans l'encrier
Se délecte au sable à sécher
Se coupe un peu au taille-plumes
Se laisse glisser du fauteuil
Et pousse jusqu'aux rayonnages.
Voici, en cuir et parchemin
Au premier rang, les maîtres souabes :
Andreä, Bengel, les Rieger,
Toutes les uvres d'Ötinger.
Tandis qu'il lit les beaux noms d'or
Les baisant, plus dorées ses lèvres,
Effleurant la harpe d'Hiller,
Pour peu, je l'entends résonner.Voici qu'une petite araigne
Sans façons a grimpé sur moi
Indûment a tendu un fil
Entre mon bec et mon camail
Moi, sans bouger, sans m'émouvoir
Je l'observe un petit moment.
Ce faisant, à ce qu'il me semble,
Je pique du nez un instant. -
Vit-on jamais en quelque lieu
Convenez-en, coq plus heureux ?Pourtant on a bien quelquefois
Un souhait, un désir secret.
Pour moi j'aimerais, en été,
Me percher sur le pigeonnier
D'où l'on voit fleurir le jardin,
On voit une partie du bourg.
Et puis en hiver j'aimerais,
Prenons l'exemple d'aujourd'hui
- Je le dis comme je le pense -
Voici notre vaillante luge,
Repeinte en vert, en jaune et noir
Elle était un peu défraîchie :
Devant, sur sa proue, un oiseau,
Un étranger, y fait le beau
Quand moi, un peu mis en valeur,
Comme neuf, sans trop qu'il en coûte,
J'y tiendrais bien, je crois, ma place
Et mieux que lui, sans déshonneur !
- Vieux fou, tu as ta part, me dis-je,
Non! Convoiter le bien d'autrui !
Eh, voudrais-tu donc à tout prix
Devenir la risée du monde ?
Qu'on lance ton bon poêle chaud
Sur la piste avec toi dessus,
Qu'autour de toi, sur la corniche,
Roule au complet ta maisonnée !
Vieux débris, n'as-tu donc point honte
De montrer tant de vanité ?
Rentre en toi, et songe à ta fin
Crois-tu encor vivre cent ans ?(Nicole Taubes, trad. inédite, 1999, pour le Culturactif Suisse)
1. Livre de Daniel, Ch. 5.
2. Genèse, Ch. 18, v. 10 et suiv.
3. Verrenberg et Schäferbühel : deux hauteurs dominant Cleversulzbach.
4. Exordio, applicatio : dans l'ancienne rhétorique, parties du discours.
5. Voir p. XX, Le chant de l'elfe.