Agota Kristof
L'Analphabète, Editions Zoé, 2004

Agota Kristof / L'Analphabète

Agota Kristof est née en 1935 en Hongrie, à Csikvand. Elle arrive en Suisse en 1956, où elle travaille en usine. Puis elle apprend le français et écrit pour le théâtre.
En 1987, elle devient célèbre avec son premier roman, Le Grand Cahier, qui reçoit le prix du livre Européen. Deux autres livres suivent, La Preuve et Le Troisième Mensonge, une trilogie traduite en trente langues.
L'Analphabète est son premier récit autobiographique.

Onze chapitres pour onze moments de sa vie, de la petite fille qui dévore les livres en Hongrie à l'écriture des premiers romans en français. L'enfance heureuse, la pauvreté après la guerre, les années de solitude en internat, la mort de Staline, la langue maternelle et les langues ennemies que sont l'allemand et le russe, la fuite en Autriche et l'arrivée à Lausanne avec son bébé.
Ces histoires ne sont pas tristes, mais cocasses. Phrases courtes, mot juste, lucidité carrée, humour, le monde d'Agota Kristof est bien là, dans son récit de vie comme dans ses romans.

L'Analphabète, Editions Zoé, 2004

 

L'Analphabète, vu par Le Culturactif

C'est peu pour un livre, ou plutôt: c'est peu pour un livre d'Agota Kristof. Onze souvenirs autobiographiques, rassemblant de fait des textes isolés écrits pour la revue alémanique Du dans les années 1989-1990. S'il n'est pas comparable aux livres qui ont fait connaître l'auteure, L'Analphabète est émouvant, parce que la vie d'Agota Kristof, et sa façon de la considérer, sont émouvantes. Et qu'elle parvient à laisser percevoir un long chemin en quelques pages sans déséquilibre, avec une cohérence stylistique remarquable.
Salué avec un amour et une sincérité évidents par plusieurs journaux , il nous a pourtant donné l'impression, en dépit de ses qualités, de répondre davantage à des besoins éditoriaux qu'artistiques. "Ce sont les Archives nationales qui ont retrouvé [ces textes]. Ils ont tous mes manuscrits. Je suis très contente: ça gâchait ma chambre à coucher. » Cette citation, tirée d'un entretien accordée par Agota Kristof au quotidien Le Matin, laisse songeur. Nous ne croyons pas qu'il faille y voir une coquetterie ou une pose, ce n'est pas le genre de l'intéressée. L'auteure raconte elle-même dans L'Analphabète que la publication du Grand Cahier avait répondu à son désir, à une aspiration.
Quoi qu'il en soit, considérant l'émotion de lecture dont attestent les articles évoqués, nous nous sommes souvenus que plus d'un chef-d'oeuvre a été arraché à son auteur malgré lui.

Le Culturactif

 

Revue de presse

La lumière des mots nus

[...] Ce récit évoque des moments les plus intérieurs, parmi les plus enfouis, les plus lointains et décrit en même temps la dureté d'un monde d'adoption qui ne fait pas que des cadeaux. Les trous de mémoire et la misère de la vie réelle trouvent dans la simplicité drastique et la construction en courts chapitres leurs figures justes. Toute une existence s'incarne sous nos yeux dans la lumière d'un vocabulaire qui nous renvoie à nos émotions les plus fortes, douleur de la perte, de toute forme d'exil, bonheur de prononcer et souvenirs d'enfance clairs ou obscurs, dans lesquels un peu de chaleur a subsisté et réchauffe encore peut-être cet écrivain dont la souffrance s'est parfois transformée en amertume. Mais ce n'est pas elle ici qui gagne, plutôt le défi, celui d'écrire dans cette nouvelle langue, d'écrire dans et pour ce nouveau pays pas toujours accueillant, mais suffisamment pour que reste réveillé le puissant désir qui anime Agota Kristof, désir dont ce livre témoigne comme une pierre lumineuse aux arêtes vives. [...]
Qu'un si court récit nous soit donné d'une vie par la mise en oeuvre si intense des mouvements les plus infimes ou apparemment anodins de la langue et que rien ne semble y manquer tient du prodige, le miracle d'une langue réellement réinventée...

Françoise Delorme
Le Passe-Muraille No 62
septembre 2004

L'impossible légèreté de l'être

[...] Un récit qui comporte onze textes brefs. Agota Kristof y raconte un peu de son enfance, quand elle faisait croire à Tila qu'il était un enfant adopté - « Je l'ai beaucoup embêté » -, quand Staline est mort, quand elle s'ennuyait à l'internat. Ou quand elle est arrivée en Suisse, en 1956, avec son mari et sa petite fille. Elle avait 21 ans, elle s'est retrouvée à l'usine, à côté de Neuchâtel. Elle n'est jamais repartie.
[...]« Pour le moment, je n'écris pratiquement pas. C'est trop pénible. On n'est jamais content, il faut refaire et encore refaire. [...]» Sortira, malgré tout, un livre en janvier 2005, au Seuil cette fois. « Ça ne sera pas un livre autobiographique. » Et il y aura un autre livre. « Il y a longtemps que je l'ai commencé. Je parlerai de mon père, qui était instituteur et qui a fait de la prison. Ça s'appellera « roman », mais je parlerai de ma vie. »
Elle parle peu. Elle écrit court. « C'est ma nature profonde. »
[...] Elle reconnaît aussi que sa vision tragique de l'existence est impossible à dépasser. Comme si, avec ses livres, elle jetait de petits appels au secours depuis sa tour de silence ...

Aimé Corbaz
Le Matin
http://www.lematin.ch
05.09.2004

Agota Kristof résume toute sa vie en 55 pages

[...] Chez Agota Kristof, le style suppose un art de la synthèse qu' on suppose anticipé par de longues réflexions.

[...] Telle est la force de cet auteur: parler de soi, d'événements intimes, en donnant l'impression de s' adresser à tout le monde, de réveiller des souvenirs chez tout un chacun. L'analphabète ne cultive pas précisément le détail, pas plus qu' il ne digresse à l'envi sur des aventures annexes. C'est un survol auquel nous convie l'écrivain, un survol autobiographique qui s' apparenterait aux balades d'un Stendhal ou d'un Hermann Hesse. En même temps, on apprendra ici beaucoup sur la vocation de la dame, son goût pour la lecture et l'écriture, ses réactions par rapport à telle ou telle langue. Mais pas d'impudeur en revanche: douleurs et souffrances sont ici du domaine de la suggestion.
[...]Chez Agota Kristof, la drôlerie peut s' assimiler à de la naïveté. En fait, l'humour, chez elle, est encore affaire de style. Comme chez Pinget - comparaison non fortuite - il tient à la fois dans l'élémentaire sécheresse d'évidences basiques « lâchées » dans sa prose que dans la description minutieuse de certains gestes de la vie quotidienne qui confinent tout à coup à l'absurde. Un seul regret, lorsqu' on arrive à la 55e et ultime page de cet opuscule: qu' il ne soit pas un peu plus épais.

Pascal Gavillet
Tribune de Genève
http://www.tdg.ch
27.09.2004

La confession pudique

[...]Onze brefs chapitres, à peine plus qu'une brochure et voici que vous avez le sentiment de mieux connaître, de mieux comprendre celle dont Le grand cahier, La preuve, Le troisième mensonge ou Hier vous ont probablement bouleversé.
[...] Tout cela dit en phrases courtes, simples, qui use de sa froideur même pour traduire la brûlure de l'injustice, de la blessure, d'un désespoir pudique. Prose admirable dont le dépouillement accroît le pouvoir d'expression, de suggestion. Le non-dit affleure à chaque ligne, cet art pauvre enrichit le monde intérieur du lecteur.
C'est si bref qu'aussitôt on relit, pour percevoir les subtilités, les ironies, les amertumes légères et les cocasseries déposées au coin d'un silence.

Jacques Poget
24 Heures
http://www.24heures.ch
01.09.2004