Rafik ben Salah

Je vous écris de Tunis

J'avais quitté Genève le samedi 28 novembre, après avoir accompli mon devoir civique de votant, par correspondance, comme à l'accoutumée.
Et puis, tandis que j'arrivais en Afrique, je n'avais plus pensé ni aux objets du vote du lendemain, ni à ses résultats.
J'ai donc atterri à Tunis, le même jour, n'ayant plus comme préoccupation que mes petits travaux contributifs au Colloque pour lequel j'avais été invité : la littérature tunisienne d'expression française, au joli titre de : «  Voix anciennes et nouvelles voies » sur quoi l'on m'avait engagé.
Ce colloque s'ouvrait le lundi 30 novembre, date à laquelle paraissaient les résultats du vote, désormais suisse, sur l'acceptation ou le refus de l'extension des constructions des minarets en Suisse.
Mais de cette votation helvétique, j'avoue que je m'étais détourné.
Or, tandis que le colloque ouvrait ses travaux, tandis que se déroulaient les communications savantes des professeurs sur la présence de la francophonie en Tunisie, un bruit circulait dans les travées sur l'interdiction désormais acquise en Suisse dont les musulmans feraient les frais : nul minaret ne se dresserait plus en Suisse et si les mosquées continueraient d'avoir droit de cité, elles ne seraient plus minarisées  !
Et ce murmure de la salle du colloque auquel je n'avais d'abord prêté qu'une attention agacée (décidément, ces Tunisiens, dont je suis, sont bien indisciplinés, chahutant ainsi quelque peu un important contributeur à l'édifice de la francophonie), ce murmure donc persistait, jusqu'à ce que m'en parvînt l'écho.
Pourquoi, diable, s'agitait-on ainsi, ce lundi 30 novembre 2009, au sujet d'une votation suisse qui avait eu lieu à 1000 kilomètres à vol d'oiseau de l'Alma mater sise au pays de Carthage, celui de Tertullien, de Saint Augustin  ?
C'est la pause-café de dix heures trente qui allait libérer les voix jusque-là chuchotées. Et que disaient-elles, ces voix, à une si grande distance du pays de Gayoum ben Tell ?

C'est du pays de Saint Cyprien que je vous écris, chers Suissamis.

Que disaient donc les voix tunisiennes issues des universités et des milieux du livre réunies ?
Elles étaient de deux voies, de deux poids.
L'une, à dominante féminine, levait le V de Churchill et se réjouissait du vote clair et tranché, celui des Suisses qui, grâce à leur démocratie dite directe, mettaient le holà au péril islamiste. Ce danger d'abord imperceptible quand il prend racine, et qui devient sournois et progressivement menaçant, partout où on lui ouvre la voie.

On applaudissait donc ce matin du 30 novembre, au coup d'arrêt donné à l'extension de l'islamisme radical, symbolisé par l'avance pernicieuse de ses emblèmes dont le minaret n'est que le signe avant-coureur. Une mosquée, oui, disait une voix, mais une mosquée minarisée , non et trois fois non, bravo les Suisses ! Et puis même, fallait-il encore vraiment des mosquées surenchérissait-on avec espièglerie !
Et une autre voix ajoutait qu'il convenait de tirer les leçons du passé, car en la Tunisie moderne, pour prendre cet exemple, nul n'avait envisagé que les islamistes gagneraient le moindre pouce de terrain, tellement le pays avait engagé ses forces dans le combat contre l'obscurantisme dont l'islamisme radical n'était que l'expression naturelle. Et pourtant, ne voyait-on pas ces combattants d'Allah courir les rues de la capitale, aborder les oreilles encore tendres pour y déverser les pires insanités, menaçant les enfants des tortures les plus cruelles s'ils n'adoptaient leurs sombres voies, celles du fanatisme religieux, celles du combat contre l'altérité qui refusait tout ensemble le voile et la barbe. Pour concrétiser leurs menaces, les islamistes radicaux ne diffusaient-ils pas des enregistrements de sons et de voix faisant entendre les hurlements des dénégateurs sous la torture des anges d'Allah venus convertir les mécréants ?
Nul n'avait donc jamais imaginé que l'on arriverait à de telles extrémités, au pays de Carthage, celui où le régime issu de l'Indépendance avait tant investi dans les lumières de l'esprit ! Alors, prenons garde de ne laisser pas les islamistes avancer !
Un autre homme, un libraire éclairé, conte à ce moment de la conversation qu'il est du côté des Suisses, car il ne voudrait pas qu'il leur arrive ce qu'il vient de vivre dans son foyer.
Voyez donc cette gamine, sa fille, une enfant moderne de quatorze ans, vivant avec son temps, heureuse et lumineuse qui se fait épingler par des barbus qui la menacent des justiciers d'Allah si elle refuse de se convertir à leur foi, en portant le voile, en refusant d'aller à la plage et bien d'autres interdits au motif que le corps d'une musulmane ne se montre pas ! Cette enfant, craignant les anges punisseurs d'Allah, déclarait tout de go à son père que désormais elle vivrait recluse comme une nonne du temps jadis. Et le père d'argumenter, allant dans le sens de sa fille, concluant que, puisqu'elle avait choisi la voie radicale, il la suivrait, reprenant du même coup l'autorité paternelle prescrite par les islamistes eux-mêmes, et qu'au nom de cette autorité, il lui ordonnait de recouvrer sa liberté de citoyenne, de revenir à l'école et à la plage.
Et de quoi avait donc peur cette enfant pour céder aux islamistes ?
Eh bien ! il faut se figurer que le mécréant, selon les prosélytes radicaux, est la proie désignée des anges d'Allah qui s'emparent de lui dès sa descente dans la tombe (où on l'aide si nécessaire à tomber ) et que, tour à tour, ces monstres se saisissent de son corps pour lui faire subir les sept viols, chaque ange à son tour, et que ce traitement lui est servi éternellement, pour avoir désobéi aux injonctions de l'islam dans ce bas monde.
C'est avec cela qu'ils terrorisent nos enfants, concluait cet homme de culture et d'esprit.
Mais il n'y avait pas que ces voix concordantes avec le refus des Suisses. Oyez plutôt.

L'autre son de cloche était qu'il fallait laisser faire, et permettre aux musulmans de Suisse de construire à l'envi leurs mosquées minarisées . Il n'y avait pas de quoi s'affoler. Car interdire, cela vous dresse l'épine après vous avoir brisé l'échine, à quoi bon semer la frustration qui est souvent génératrice de haine, a-t-on dit ? Le musulman, aujourd'hui minoritaire, se sentira rejeté, et demain, devenu à son tour suisse ou peut-être l'est-il déjà, il se déclarera citoyen de seconde zone, un citoyen discriminé !
Et puis de quoi avaient donc peur les Suisses qui ont voté pour le refus des minarets ? De n'avoir pas la réciprocité en nos pays, si l'envie leur venait de souhaiter prier chez nous ou si, s'y sentant à l'étroit, le désir de construire des cathédrales leur venait ?
Eh bien ! à la bonne heure, disait un juriste présent autour du café. Et cet orateur de se demander si ses auditeurs connaissaient tous la plus grande avenue de Tunis ? Ses Champs-Élysées ? Eh bien quel était le plus grand, le plus majestueux, peut-être aussi le plus ancien bâtiment de cette avenue ?
C'était bien sûr vrai, reconnaissait-on : la Cathédrale de Tunis s'y dressait, seul monument religieux du centre ville avec, sur l'avenue perpendiculaire, une belle synagogue, plus haute qu'un minaret. La mosquée, elle, il fallait aller la chercher dans les souks, parmi les échoppes des dinandiers.
Fallait-il encore des preuves à l'ouverture de ce pays sur le monde, fallait-il encore des preuves sur leurs tolérances, reprenait le juriste qui ajoutait, que quiconque voulait construire une cathédrale en leurs contrées ne rencontrerait pas plus d'obstacles que celui qui aurait le projet de bâtir une mosquée !
Alors, pourquoi les musulmans de Suisse n'auraient-ils pas les mêmes droits que ceux qu'offre la Constutution en Tunisie ?

Mais ce n'était pas l'avis du camp opposé que composaient des femmes en majorité !

Cependant, voici que les cloches du colloque nous rappelaient, réunissant autour de la littérature les voix qui s'étaient opposées.

C'est de là que je vous écrivais, Chers Suissamis.

Rafik ben Salah