Monique Schwitter

Née en 1974, la Zurichoise Monique Schwitter, comédienne dans sa ville natale puis dans les théâtres de Hambourg et Graz, a reçu le prestigieux Prix Robert-Walser 2006 pour son premier ouvrage publié, le subtil recueil de récits Wenn's schneit beim Krokodil : l'auteure y met en scène des figures féminines «dans des scénarios à plusieurs strates, tragiques, comiques, quotidiens ou extraordinaires. Le charme particulier de ce livre vient de leur appétit de vie mêlé d'insécurité, d'une oscillation entre audace et retenue, et d'une langue imagée, vive, insolente et claire, riche en dialogues, capable d'exprimer des sentiments diffus et irritants» (www.culturactif.ch). L'extrait que nous publions ici est tiré de son roman Ohren haben keine Lider («Les oreilles n'ont pas de paupières»), où Monique Schwitter démontre une fois encore un sens comique du récit et une relation subtile à des personnages peu sûrs d'eux.
APD

 

Les oreilles n’ont pas de paupières

Habituellement, quand je n'étais pas assise sur le sofa rouge d'Agnes, j'étais allongée dans ma baignoire. Oui, j'avais pris des habitudes (et je n'étais pas la seule, mais j'y reviendrai). D'ailleurs, j'aimais ne rien faire, réfléchissant à d'autres manières de vivre, mais je n'y arrivais que dans mon bain. Je me baignais donc au moins une fois par jour et, au fil du temps, même plus souvent. Une seule pièce servait à la fois de cuisine et de salle de bains. D'emblée, la vieille baignoire émaillée sur pieds m'avait enthousiasmée. Lors de la visite de l'appartement, l'idée de prendre mon petit-déjeuner dans cette baignoire m'avait semblé prometteuse: écouter l'eau bouillonner dans la machine à café, remplir ma tasse de temps en temps, passer des heures allongée dans l'eau, à lire, à prendre mon petit-déjeuner, donc à boire du café. Mais je n'avais tenté de lire dans ma baignoire qu'une seule fois; ou alors, j'avais essayé d'y boire un café. J'en étais restée là. L'expérience n'avait pas été à la hauteur de mes attentes.

Pourtant, je me baignais quotidiennement, longuement, allongée dans l'eau pour réfléchir. Aux possibilités de ma vie. Je me les remémorais, les cataloguais, les comptais, les envisageais et cherchais à désigner un favori. Je me représentais ces possibles comme autant de vêtements, m'y glissant, en ressortant, je me campais devant le miroir, laissais l'image agir sur moi, me changeais à nouveau. J'explorais différents métiers et occupations, des pays, des langues et des lieux; les hommes, les enfants, les animaux les plus divers me servaient d'accessoires. Pendant un certain temps, l'image me montrant avec un jeune enfant aux cheveux roux sur un bras et un chien à poils longs en laisse me plut tout particulièrement (rouquin, cet enfant? ni mon mari ni moi n'avions les cheveux roux mais, à l'époque, cela ne me dérangeait pas). Puis je m'aimais également jambes dénudées, sans enfant ni chien, portant une longue chemise barbouillée de peinture, triant des pinceaux dans une pièce lumineuse et vide (bien que je n'aie jamais peint, ni eu la moindre ambition artistique ou artisanale). Et je revenais sans cesse à la vision de moi me roulant nue dans le sable, touchée par des milliers de mains dépourvues de visages et de corps, surgies de la mer.

La cuisine était la pièce la plus calme de notre appartement. Elle n'avait pas de fenêtres et, à défaut d'allumer la cruelle lumière du néon, elle demeurait plongée dans l'obscurité la plus totale vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les bruits extérieurs parvenaient assourdis, comme perceptibles dans le lointain. Quand mes oreilles étaient sous l'eau je me croyais dans une capsule spatiale, contemplant d'en haut cette maison et ses habitants. Je me voyais allongée dans la baignoire, mon mari par terre dans le salon, juste à côté, à lire un de ses livres, Agnes caressant et flattant ses plantes, Gerd assis sur les toilettes en train de gratouiller sa bedaine nue et poilue, Conny un casque sur la tête faisant démarrer sa vespa, Madame Baumgartner occupée à corriger les travaux de ses élèves avec un crayon rouge, Jeff dégraissant et astiquant son étui à violoncelle. Et je leur faisais tous signe de là-haut, y compris à moi-même, sans qu'ils ne s'en rendent compte.

Dans la cuisine, un ventilateur faisait office de fenêtre. Mais le cliquetis de son souffle troublait la belle tranquillité et me sapait le moral, j'évitais de l'enclencher. La vapeur blanche qui s'élevait de la baignoire s'accumulait donc dans la pièce et transformait la cuisine en zone tropicale, au même titre que le salon d'Agnes, mais sans le verdoiement, ce qui n'était pas pour me déplaire. La cuisine était mon domaine, vers lequel je me retirais de plus en plus souvent, et il va sans dire que ce n'était pas avec l'intention d'y préparer des repas. Bien que nous ayons régulièrement envisagé, durant neuf mois, de nous mettre à cuisiner. C'est toujours ça.
Le salon était le fief de mon mari. C'est là que se trouvait sa bibliothèque murale, là qu'il passait de longues journées, assis en tailleur sur le sol, à lire et à développer sa théorie, là qu'il se détendait en regardant la télévision. Plus nous vivions ensemble, plus j'ai vu la durée des phases de relaxation se rapprocher de celle des périodes de travail et de lecture. Cette année-là, les chaleurs commencèrent tôt, l'été débuta avec l'anniversaire de Conny. La chambre à coucher donnait sur la route, sur la voie rapide nord, sur le bar à karaoké. Le bruit était supportable, une fois les fenêtres fermées, dont le double vitrage faisait la fierté du propriétaire. «Double», avait-il dit durant la visite, en tapant contre la vitre et en me regardant d'un air triomphant.
Pour mon mari, dormir fenêtres fermées était un véritable supplice qui s'accentua encore lorsque la chaleur augmenta. Il gémissait parfois la nuit, comme sous la torture, ouvrait brusquement une fenêtre et se penchait loin dehors, comme s'il allait sauter. Il cherchait son souffle, luttant pour sa vie comme un asthmatique en proie à une crise d'étouffement. Le vacarme déferlait sur moi et je le haïssais pour ça. A plusieurs reprises, je me suis même dit que moi, je ne me laissais pas aller durant mes rages de dents, que je ne les célébrais pas à tue-tête, mais ce n'était pas fair-play de ma part (tout lecteur qui a un jour vu quelqu'un s'asphyxier me donnera raison). Je ne me plaignais donc jamais de ses attaques nocturnes qui ne devinrent pas sujet de dispute, même si la probabilité de pouvoir faire des nuits complètes diminuait de jour en jour, à mesure que la température augmentait.

Nous nous disputions d'ailleurs bien plus rarement que durant la période où nous n'habitions pas ensemble. Il n'y avait plus de raisons de se quereller. Comme si nous en avions eu besoin, auparavant. A l'époque, nous trouvions toujours quelque chose pouvant servir de déclencheur; et à défaut, nous discutions de sa théorie, ce qui nous ouvrait immédiatement un champ de bataille verbal. Mais, hélas, c'était fini, bien fini. Plus rien ne m'était insupportable chez mon mari, et lorsqu'il me réprimandait ou qu'il me rappelait à l'ordre, je trouvais, la plupart du temps (a posteriori, cela m'étonne) qu'il avait raison. Et sa théorie m'était devenue si familière que je n'y voyais plus matière à un combat que nous n'aurions pas déjà livré.

Un jour, je lui demandai si nos chamailleries lui manquaient. «Non, répliqua-t-il, nos différends s'amenuisent, c'est vraiment merveilleux.» Je devais garder cette citation de Jean Genet à l'esprit: «Je ne suis vrai qu'avec moi-même.» «Mais cela ne nous rend-il pas totalitaire?» Mon mari me regarda, frappé d'étonnement: «D'où te vient cette idée?» Et je n'eus pas envie de le lui expliquer. Il n'appréciait pas spécialement qu'on lui rappelle ses propres paroles.

Nous menions donc une existence paisible et tranquille, moi dans la cuisine, lui dans le salon et, tard le soir, nous nous retrouvions dans la chambre à coucher, sur mon matelas. [...]

Notre vie ne me semblait pas spécialement aventureuse. Elle commençait à se roder, nous nous étions bien arrangés l'un avec l'autre. Même si nous vivions sans plans, au jour le jour, nous avions pris des habitudes. Notre credo était: «Vive le chaos! Chaque jour est différent!» Mais chaque jour renforçait nos habitudes. Nous l'aurions nié avec force, mais nous avions un emploi du temps. Lorsque je m'endormais le soir, je n'étais que rarement surprise par ce que la journée avait eu à m'offrir.
Mon mari ressentait cela autrement, il poursuivait encore en toute hâte une alternative à une vie courue d'avance, installée sur ses rails. A l'heure du petit-déjeuner, il continuait à m'affirmer qu'il ne voulait pas gaspiller un seul jour au service d'anciens schémas. Selon lui, une journée sans nouveauté était une journée perdue. Sa vie exigeait d'être vécue pleinement.

Extrait du chapitre 9 de "Ohren haben keine Lider"
(«Les oreilles n'ont pas de paupières»).

Monique Schwitter
Traduit de l'allemand par Tanja Weber