Alexandre Friederich

Né en 1965 à Lausanne. Déménage à Helsinki, Madrid, Lausanne, Mexico, Hanoï. Etudes de philosophie à Genève. Profession: afficheur.

Fait des voyages à vélo, écrit du théâtre. Prochaine mise en scène: Didadactures , Théâtre de la Clarté à Paris, juin 2008.

Son principal projet d'écriture se nomme «Etapes». Chaque texte de cette série relate une expérience de philosophie-fiction, où le voyage est l'occasion d'une recherche. Les deux derniers volumes ont été écrits à l'église de Saint-Eustache des Halles (Paris) et lors d'un bivouac dans les montagnes mexicaines de Guanajuato, à la recherche de la ville engloutie de Marfil. L'inédit publié ici est extrait de Marfil , 7e de ces «Etapes».

A paraître: Histoire de ma montre Casio (Editions Art et Fiction), et Cassations , Etape n° 2 (Editions Héros-limite).

 

Extrait de « Marfil »

L'an dernier on a vu apparaître par milliers des guides de voyage Nagel sur la plaine de Plainpalais. En quelques heures ils occupèrent les stands du marché aux puces. Ils débordaient des cartons, s'empilaient sur les tables, jonchaient le sol. Les passants les achetaient et les emportaient. Des guides rouges. Il y en avait tant que les allées du marché, très tôt, à l'ouverture, étaient rouges. Au fil de la journée les guides furent vendus et le marché reprit ses couleurs habituelles. Les guides avaient trouvé le chemin des bibliothèques.

J'ai acquis des volumes sous cellophane en évitant les pays disparus ou improbables, je les ai transportés à vélo puis en voiture. J'ai passé la frontière, roulé jusqu'à Narbonne, j'ai pris l'autoroute A62 à Toulouse et je suis entré dans la campagne. J'ai traversé les collines et contourné les retenues d'eau. La maison était là, tous volets fermés, au centre du hameau et dans la maison ma bibliothèque, à neuf cent kilomètres de Genève.

L'auteur du volume « Mexique » évoquait la pluie qui ravagea durant l'été 1905 la région purépecha dans le Nord du pays, là où sont les montagnes et les mines.

« on traverse le cañon et passé la Bufa, on arrive à Marfil. Au début du siècle la ville de Marfil comptait 30 000 habitants. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une étendue aride semée de cactus. 23 fonderies et moulins broyaient la terre. La Veine mère passait par Marfil. Plusieurs tonnes d'or étaient extraites chaque jour des galeries de la mine. Les ouvriers étaient payés en or. Le 1 er juillet 1905, il commença à pleuvoir. »

Mes recherches ne me menèrent nulle part. J'ouvris l'encyclopédie rien. Moins j'obtenais d'informations, plus Marfil noyé sous les eaux devenait intéressant. Car six jours plus tard, ajoutait le guide, près de deux mille personnes étaient mortes. Depuis, personne n'avait osé rebâtir la ville.

J'appelais mes amis à Mexico. Ils étaient occupés. Je leur demandais de vérifier. Ils le firent. Le verdict était le même : « jamais entendu parler de Marfil. » En novembre j'eus d'autres informations. Souvent fantaisistes. Marfil avait été démonté pierre par pierre m'expliquait un ami. Quant au chimiste hippie de Xalapa (un copain survivaliste) il me dit que la ville existait mais qu'on ne pouvait pas la voir parce qu'elle était devenue souterraine. « Les maisons ont été rangées dans les galeries et dans les puits, me dit-il, et il y fait noir. » A cette explication démente je n'accordais aucun crédit. Il me fit cependant promettre de lui donner rendez-vous à Mexico si je me décidais à venir. Enfin, vers Noël, un haciendero de Celaya, parent d'un contact de travail, me dit au téléphone :
- Ils l'ont transformé en golf.
En golf ? J'imaginais des hommes en baskets blanches soigner leurs coups. Sous la croûte combien de têtes et de maisons ? Combien d'âmes captives ? Deux mille ? Dix mille ? Une cité osseuse. Et les pleurs des veuves.
Le premier jour, dans ma bibliothèque, feuilletant le Nagel, lisant cette phrase « il commença de pleuvoir », je pensais: 1905, mais c'était hier ! On ne fait pas disparaître une ville de 30'000 habitants en un clin d'il ! Les mineurs étaient morts dans les galeries, tous. A la surface étaient restés les femmes, les enfants et quelques espagnols. Puis j'obtins une autre information, celle-ci : dès qu'ils n'entendirent plus les voix de leurs noyés, les rescapés de Marfil quittèrent leurs maisons, se mirent en marche pour Guanajuato, Silao et Celaya. Encore une fois, personne n'était retourné à Marfil. Pour les rescapés, en 1905, c'était le moyen de supporter cette catastrophe : décider qu'elle n'était pas due au hasard. Evoquer un châtiment. Mettre la raison sur les genoux d'un dieu.
Les mineurs étaient dans la montagne, le ciel sur la montagne. Les causes mystérieuses, et le silence obligé. Et de Marfil personne ne parlait plus.

La suite est simple. Il suffit de voler. Au bout de douze heures d'avion apparaît Mexico. Quand on touche terre, tout est changé. Les vapeurs sifflent contre les façades, les policiers montent à cheval et il y a des mexicains, partout des mexicains, le pays est plein de mexicains et me voici immergé dans une langue unique, l'espagnol et mon contact, un chimiste hippie me dit comment faire : « Si tu prends un bus à la station du Nord, tu seras à Guanajuato avant minuit, là tu peux louer une chambre ou dormir sur un banc si tu veux écrire tout de suite. »

Pendant le voyage, je dépliais la page sur Marfil que j'avais déchirée dans mon guide et relus cette note prise au stylo. « Les Encyclopédies de voyage Nagel n'acceptent aucune publicité payante. Nous ne saurions trop insister sur leur objectivité. » Rassurant. Je n'aurais qu'à demander. Et demander encore. J'avais douze semaines devant moi. Quelqu'un saurait.

()

Les deux garçons qui m'observaient s'en allèrent avec la nuit. Sous les tropiques, la nuit est à six heures. Eux avaient un toit. Très vite, j'eus froid. C'était le mois d'avril. On m'avait prévenu : dans le désert, dès que le soleil se couche il fait frais. J'essayai de combiner mes vêtements, d'enrouler mon jeans autour de la poitrine, de fabriquer une écharpe de mes chaussettes. Une partie du corps était découverte. Trois jours que cela durait.
Et si l'auteur du Nagel s'était contenté de plonger le nez dans un guide plus ancien ? Ils font tous ça. Des trucs d'auteur. Il s'était dit que sauver ce morceau sur Marfil était une idée pittoresque, une bonne idée. Voici la légende et maintenant j'étais là et j'avais froid. J'aurais voulu avoir l'auteur à mon côté, lui ou son préfacier, Jacques Soustelle de l'Académie, couchés sur la montagne râpeuse avec une chemise nouée autour des hanches, à grelotter, à se demander si ce qu'on croit existe, avec leur porte-documents dans la poussière à côté de mon sac à dos.
Non, il y avait quelque chose, ils ne pouvaient pas avoir pareillement triché, Nagel insistait sur leur objectivité.
J'allais trouver.
Je m'endormis. Quand je me réveillais les deux garçons étaient là des bêches à la main. Ils attendaient. La veille je leur avais demandé ce que c'était cette tour dressée au milieu des collines. Une tour massive, carrée avec une poulie au sommet. Des câbles d'acier pendaient dans le vide. Avant de venir au Mexique je ne m'étais pas renseigné sur les mines, leur forme, leurs installations, leur visibilité dans le monde. Mais je voyais ce que je voyais.
- Qu'est-ce que c'est la tour ? demandais-je aux gamins.
- Rien, dit le grand.
- Ça sert bien à quelque chose ? leur dis-je encore.
- Non.
Et le plus petit :
- Ce n'est rien, ça.
Quinze mètres de haut. Un bâtiment massif au milieu du paysage aride. On transportait le minerai par un système d'accroche peut-être ? Mais alors il y devait y avoir une autre tour en face. Je regardais. Il n'y en avait pas.
Peu après, le paysan arriva. Les gosses se mirent à bêcher. Le paysan alluma une cigarette, s'assit. Il attendait que je parle. Ou n'attendait rien. Il était calme. En bas, dans la plaine, du côté de Guanajuato, un cortège de voitures soulevait un nuage de poussière. Vingt voitures au moins. Je consultai ma montre. Samedi. Un mariage ? A cette distance on voyait l'activité des hommes. Soudain le paysan me prit par les épaules et me força sur le côté :
- Tu as mis en colère les fourmis, dit-il en montrant quelque chose au sol.
Et c'était vrai, tout en regardant au loin, un peu las de mal dormir, de ne rien trouver, de ne pas savoir, de me trouver seul, j'avais marché dans l'un de ces fourmilières plates qu'il y a sur la montagne.
Nous restâmes un long moment assis le paysan et moi. Les gamins creusaient, la terre volait dans l'air bleu. La tour était à cent mètres. Carrée. Et j'avais beau la regarder, je ne savais pas à quoi elle correspondait. Les vingt voitures ne réapparurent pas. Plus tard on entendit un moteur. C'était une jeep. A son bord un homme. Le paysan et le chauffeur échangèrent quelques mots, le chauffeur se pencha pour me parler :
- Vous cherchez Marfil ?
Il ouvrit la portière.
- Montez.
Je me précipitai. Le paysan me retint par le bras. Dans mon excitation j'avais oublié de le saluer. Je lui tendis la main. Il se baissa, ramassa une fourmi et la déposa dans ma main en me recommandant de faire attention.
La jeep démarra.
- Vous connaissez Marfil ? dis-je au chauffeur.
- J'y vais.

Alexandre Friederich