Ángel Corredera

Ecrivain d'origine espagnole (León) d'expression française, Ángel Corredera est né en 1970 et vit entre la Suisse et l'Espagne. Après des études de Lettres, il partage son temps entre l'écriture et l'enseignement. Son premier roman, La Confrontation , a été sélectionné pour le prix du roman de la TSR. Paru l'automne dernier, Derniers rites plonge dans l'utopie des années 1970 et brosse le portrait d'une génération tiraillée entre rêve communautaire et course au bonheur individuel.

Shibuya II est un instantané issu d'une série de textes brefs rédigés au cours de deux longs séjours au Japon. Il est tiré d'une nouvelle à paraître au printemps sous le titre Ligne de fuite .

Dans le prolongement de ces microrécits, l'auteur travaille actuellement sur un roman intitulé Shiawase , lié à une certaine réalité nippone.

 

Shibuya II

Le jour où j'ai l'intuition du départ de Hana, nous nous trouvons là, elle et moi, happés par l'énergie de la gare de Shibuya, attentifs aux prédictions de l'extralucide. Nous le consultons sans trop y réfléchir. Je lui glisse deux ou trois billets de banque pour l'inciter à parler. Il nous propose un tirage de cartes en échange.

Le voyant, je l'ai remarqué depuis longtemps. Il se tient aux abords des rues passantes, encombrées à toute heure du jour et de la nuit (la nuit et le jour se rejoignent). Jusqu'à la fermeture tardive, les rames de métro dégorgent assez d'individus instables pour assurer à notre interlocuteur une clientèle régulière.

Dans la ruée confuse des sorties de bureau, les gens baissent un peu la garde, épuisés, ramollis par quelques verres d'alcool qui finissent par leur brouiller les idées. Les passants sentent que leur quotidien leur échappe et se rabattent sur toutes sortes d'échappatoires et de faux-fuyants pour prendre un nouveau départ. Ils filent et zigzaguent comme des dingues aux heures de pointe, entre les enseignes de néon et le vacarme des avenues. Les types en costume à moitié torchés, les gaïjin au regard éperdu et les poupées Barbie outrageusement maquillées, habillées comme des putes de bas étage, affolant les réprimés du sexe, les pervers patentés qui les dévorent du regard. Ou ces couples illégitimes qui flirtent dans les ruelles du quartier.

Nous fendons la foule, nous traçons un chemin pour nous diriger vers la petite table du voyant, attirés comme des phalènes virevoltant autour d'une source de lumière providentielle, absorbés par la petite lueur qui sort de la lampe en papier derrière laquelle il se tient. Un peu sceptiques, nous nous lançons ce défi du destin. Nous décidons de vérifier par nous-mêmes notre avenir commun, ces sornettes à cent yens.

Je le trouve toujours au même endroit, la silhouette émaciée vêtue de noir, la tête coiffée d'une calotte de magicien de pacotille. Au fil des jours, je m'habitue à cette apparition. Elle fait partie du paysage. Au même titre que ces types cravatés et ces hordes de filles à choucroute surdimensionnée, bavardes comme des pies, artificiellement bronzées, déambulant sur des talons hauts, qui tendent leur filet dérivant de prédatrices sexuelles sur le périmètre du croisement monstre et des passages zébrés. Ces sorcières cybernétiques en fanfreluches ou ces vampires gothiques en froufrous victoriens, clique de súurs Brontë tokyoïtes et anorexiques, établissent leur territoire de chasse sur l'asphalte bondé, quelque part entre le secteur ouest de la gare et Omotesando. C'est comme si, à chaque fois que je sortais de la bouche de métro, je lui donnais rendez-vous au milieu de ces créatures aux déguisements anachroniques.

Devant la statue du fidèle Hachikô pour être précis, le chien qui attend son maître tous les jours à heure fixe et qui, lorsque ce dernier calanche, ne cesse de se rendre au même endroit pour guetter son arrivée. On appelle cela de la fidélité à l'autre ou de la dévotion inconditionnelle. Cette vertu en émeut plus d'un et on lui érige cette statue à la laideur confondante, à lui et à son maître trépassé. A présent, elle me sert de point de repère.

Donc, je passe devant la statue du fidèle Hachikô. L'extralucide se tient non loin de là. Nous nous dévisageons. Nous nous mettons d'accord pour nous saluer du regard. Chacun reste dans sa bulle et, les quelques secondes que peut durer cet échange distant, les choses autour de moi restent comme en suspension. A bien y réfléchir, il ne me semble pas que la possibilité de cette reconnaissance mutuelle soit illusoire. Je pense même que le voyant peut lire en moi comme à livre ouvert. Il me scrute pour mieux m'attirer. Une sorte de respect mutuel s'établit entre nous. Face à lui, je me sens démuni. Je me dis qu'un jour ou l'autre, nous finirons bien par nous rencontrer.

Je m'imagine ce prêtre du futur sortant de la nuit des temps, d'une nuit d'éternité en fait pour annoncer, à qui veut bien prêter attention à ses élucubrations, la vie, la mort, la chance, le malheur, toutes nos préoccupations intimes, à la fois essentielles et triviales.

Nous nous frayons un chemin entre les passants pour parvenir tant bien que mal à hauteur de la petite table recouverte d'une nappe brodée. Hana s'adresse au type à la calotte. Le voyant est là dans sa posture solennelle. Derrière lui, à une autre table, une autre prêtresse du futur aux airs de pythie insaisissable se tient prête à la consultation. Un masque de mystère. Une façade impassible. Peut-être sont-ils mari et femme, frère et súur, ou simplement amants, liés par des fils invisibles. Tel un údipe bridé surgi de nulle part ou une Cassandre taoïste. En lecteurs subtils des lignes de la main ou des feuilles de thé, ils attendent au milieu de la marée humaine que filtrent les tourniquets de la gare. Ils n'ont plus qu'à tirer au sort les destins de dizaines d'hommes et de femmes fragiles. La plupart des gens poursuivent leur chemin, certains cèdent à leur appel, inquiets mais surtout désireux de s'en remettre à eux pour débrouiller la pelote inextricable de problèmes qui les taraudent au point de les empêcher de dormir. Sur des centaines de milliers de passages quotidiens, il se trouve toujours quelques âmes assez déboussolées pour tenter le coup et vérifier si elles vont rentrer chez elles ou foutre le camp définitivement, disparaître de la surface des choses, quitter leur épouse...

Hana a raison. L'histoire du voyant est une répétition sans fin. Peut-être s'est-il toujours trouvé là sans qu'on le remarque. Il a été le témoin des différentes mutations du quartier, a vécu les caprices de la capitale, ses revirements humains, assisté au cours des années au passage de millions d'individus de plusieurs générations dont certains ont été attirés par son attirail de pacotille.

Je ne comprends pas un mot de ce que dit ce chiromancien douteux. A mesure que Hana traduit, je me demande comment il peut débiter un tel tissu d'inepties sans sourciller, alors que je sais très bien que même le présent n'est pas encore joué. Je n'ai aucune intention de prêter foi à des divagations prémonitoires. A y regarder de près, même le passé a quelque chose de vertigineux dans sa manière de se résoudre, pour aboutir au présent. Il a beau s'être déjà écoulé, il retient tant de virtualités, tant de bifurcations possibles. Les embranchements de nos vies sont inépuisables.

J'en suis à peu près là lorsque Hana s'agrippe à mon bras. Tandis que le sage à la calotte débite ses prédictions, passant de la chance en amour aux affaires courantes, je pense que, quelques mois auparavant, ma rencontre avec Hana aurait très bien pu ne pas avoir lieu. Une succession de petits hasards a contribué à nous réunir, à notre insu, à l'insu du temps, de l'espace et pourquoi pas des circonstances banales dans lesquelles nous évoluions. Notre rencontre aurait d'ailleurs dû ne pas avoir lieu si j'avais respecté l'emploi du temps et exécuté les milliers de décisions que j'avais prévues le jour où je suis tombé sur elle. Ballotté par des courants invisibles contraires, j'ai peut-être dévié de ma trajectoire personnelle comme un objet isolé sur lequel une force de frottement imprime une légère pression qui le fait changer de route.

«SHIAWASE! SHIAWASE!» finit par crier avec conviction le voyant de la gare de Shibuya, l'oracle impassible, le Confucius de l'asphalte, le vénérable sage au regard fourbe et au verdict sans appel. Le devin à la calotte de velours, soudain devenu bavard, rend son verdict. Je viens de réaliser qu'il prend en charge mon destin et que je m'en remets à lui. «SHIAWASE!» répète-t-il d'un air pénétré tout en me fixant bien au fond des yeux, convaincu que ses prédictions me dérideront enfin et agiront sur moi comme un médicament. Je me tourne aussitôt vers Hana pour lui demander ce que signifie ce mot qui m'échappe complètement. Elle trace alors deux idéogrammes imaginaires sur la paume de sa main gaucheÖ

***

Quelques jours plus tard, Hana disparaît.

 

Ángel Corredera